© Bohumil Kostohryz

Le projet Giacomo expérimente le paradoxe de devoir parler de vitesse sur une scène de théâtre, avec des machines immobiles, et de parler de mort et de danger en composant avec des corps d’acteurs. Il joue avec la présence réelle d’un homme, un champion qui incarne cette idée de vitesse, de risque, d’absolu.

Le projet part du souvenir d’une image faisant partie d’une collection de cartes à jouer représentant des coureurs motos. Cette photo, datant des années 1970, représentait Giacomo Agostini, quinze fois champion du monde de 1966 à 1973, vêtu d’une combinaison de cuir noir, un casque aux couleurs italiennes, posant à côté de sa motocyclette MV Agusta…

Des rencontres, et un colloque sont organisés autour du spectacle, le tout sur entrée libre, profitez-en pour pousser la réflexion autour du spectacle et comprendre les mécanismes autour de la création:

– jeudi 10 octobre à l’issue de la représentation de 19h : rencontre avec l’équipe artistique

– vendredi à 21h00 : discussion publique avec le champion Giacomo Agostini, Massimo Furlan et Matthieu Juttens, journaliste sportif de la RTS (entrée libre à la discussion, celle-ci se déroulera dans la salle à l’issue de la représentation).

– samedi 12 octobre colloque >>Le corps machine de 10h à 17h – sur inscription auprès de >>> info@arsenic.ch

>>> télécharger le programme

Programme de la journée en bref :

10h00-11h00
PAUL ARDENNE

historien de l’art
«Motopoétique , les représentations artistiques de la moto, entre survalorisation symbolique, amour du métal et fascination»

11h15-12h15
PATRICE BLOUIN
historien des idées, critique de cinéma
«RALENTIR TRAVAUX, sur quelques représentations sportives de la vitesse»

14h00-15h00
FRANÇOIS OUDIN
anthropologue
«La passion de la moto comme ordre du monde: ethos de la virtuosité, flirt avec la limite et virilité. Approche anthropologique.»

15h15-16h15
SERGE MARGEL
philosophe
«Dédale, la ruse des dieux et la pratique des hommes-machines»

16h45-17h30
KARIM BELKACEM, THIBAUT EVRARD, performeurs
« You will never walk alone – round 5″

Nous vous parlions de cette rencontre à Ligugé avec le père François, moine bénédictin qui expose les portraits de motos anciennes et contemporaines, (émail sur Cuivre et peinture à l’or, Galerie de l’Abbaye St Martin de Ligugé jusqu’à fin juin 2013). Etait présent au vernissage, un homme étonnant, Paul Ardenne, Auteur de MOTO, Notre Amour. Historien de l’art, il a su, comme rarement, mettre des mots sur ce que ressentent bon nombre de motards sans jamais pouvoir vraiment le verbaliser. Même si je n’adhère pas à l’ensemble du livre, sans doute trop excessif et idolâtre à mon goût, je n’en reste pas moins admiratif, époustouflé par la qualité de l’écriture, la générosité du Verbe…et du personnage.Le père François lui même avoue dans la recension qu’il en fit (et à l’origine de la belle amitié qui réunit désormais ces deux personnages hauts en couleur!), « qu’il considère comme une dette envers l’objet de sa passion exorbitante, comme un acte de dévotion, que de saluer avec enthousiasme un livre qu’il a littéralement dévoré. Il est de l’humanité que la moto émeut ». L’éditeur présente ainsi l’ouvrage: « témoignage intime, presque sacré, histoire de vies, de morts….Paul Ardenne se livre, avoue ses crimes, ses pleurs, ses joies. Il dit ce corps à corps brutal, sauvage, plein de jouissance et d’effroi qui fait le quotidien du motard chevronné. Jamais on n’a écrit sur la moto avec cette tendresse impudique et cette passion effrénée »

« Ma moto est un corps vif. Elle est mon corps, je suis le sien.

Nous communiquons, nous nous comprenons.

Nous endurons ensemble et devenons solidaires, amis, amants. »

P. JF A.

Article original sur madonedesmotards.over-blog.com

Gloria Mundi pt.3

La faute à la Ducati, à ce qu’il paraît. La machine ne va jamais comme il faut. Dixit Valentino Rossi en personne, qui en rajoute des louches, mine de rien. Ma Ducati Desmocedici à moi, nonuple champion du monde ? Un piège. Une trapanelle. Une pétrolette. Un oignon. Un bourrin. Comme je vous le dis, juré-craché. Tourner ? La GP12 ne sait pas tourner. Freiner en entrée de courbe ? Elle ne sait pas faire, elle sous-vire et tu te retrouves bientôt la truffe contre le macadam, en pleine gamelle. Aller vite ? Ça, la Desmocedici sait faire mais attention quand tu saisis du levier de frein avant, à chaque freinage trop appuyé l’arrière se déleste, le cul de la madame Desmo il se soulève comme le croupion d’une pintade affolée et tu commences à ressembler au spécialiste de la danse dite du gyroscope, toi le pilote, sur cet engin ébouriffant, tu te sens hyper léger, aérien et tournoyant dans l’air. Alors quoi ?

Vrai, faux, va savoir. Rossi blufferait-il pour dissimuler ses carences, sa propre baisse de régime ? Il voudra minimiser les effets de son âge, tiens. C’est que le kid de Tavullia n’est plus un kid à proprement parler, il a passé les trente ans d’âge, à présent, et tu le sais bien, lecteur : un pilote de compétition, c’est rarement comparable au vin, question vieillissement. À moins que la bécane soit vraiment mal née, et que Rossi dise la vérité ? Note bien qu’il y a un « bins », un loup, au niveau de la conception de l’engin. Le manager de la compétition chez Ducati, Preziosi, il veut une moto sans cadre. Un moteur, des roues. Rien entre le deux. À quoi ça sert, un cadre, si on peut le remplacer par un moteur porteur sur lequel fixer les éléments de suspension avant et arrière, directement ? À rien, il te dit, le Preziosi, le cadre il ‘te sert à peau de balle. Alors out. Ne me parlez plus de cadre, à moi, Preziosi. Rossi veut une moto avec un cadre ? Anachronique. Archaïque. Obsolète. Déclassé. Rétro. ‘Se prend pour qui ! Pas de cadre, j’ai dit ! On innove, chez Ducati, point, on est modernes ou on n’est pas !

Innover jusqu’à l’aberration, jusqu’à la stupidité, en dépit de l’échec. Si c’est le cas, Preziosi devrait ruminer certaines leçons du passé, et réviser son point de vue. Sur ce coup, l’intransigeance de Preziosi, tu te rappelleras certains errements de la technique, le fanatisme des scientifiques, parfois. Promène-le dans le 13ème, à Paris, pas loin du périphérique, rue Cantagrel, le Preziosi. Entraîne-le jusqu’au bâtiment de type Chartes d’Athènes, années 1930 volet fonctionnaliste abritant le siège français de l’Armée du salut. Conçu par Le Corbusier, alors le saint patron des architectes montants, l’école high tech de l’époque. Un idéologue de la technique, le Corbu, en ces temps-là, signor Preziosi. Il n’en est pas encore à faire dans la courbe élégante et dans le béton lyrique, comme s’agissant de Notre-Dame-du-Haut, à Ronchamp, non. Là, vous le voyez, c’est encore le modèle dominant de la boite à toit plat, le bâtiment de type « morceau de sucre », parallélépipède, celui qui contient le plus, t’aurait dit le vieil Euclide au terme de ses calculs de volume. 1932, si mes souvenirs sont bons. On ouvre en grande pompe le bâtiment aux malheureuses et malheureux tous bords venus crécher à l’Armée du salut, un vrai palace. On ’peut pas faire plus moderne, Chareau et sa maison de verre : enterrés, ringardisés. Ici c’est grands plateaux, ouverture maximale des murs, lumière à tout crin, salles de toilettes à la plomberie rutilante et dernier cri. Imaginez un peu, signor Preziosi, les putes de Paname, les orphelins et les orphelines, les abandonnés, les naufragés du cœur, les soûlots de la Ville lumière, tous font des « Ho ! » d’admiration, des « Ha ! » d’ébahissement, ils écarquillent les paupières come les enfants au pied du sapin, le matin de Noël. Merci, O grand Corbu, merci pour tant de modernisme. La suite ? Deux, trois mois passent, dans la foulée de la pompeuse inauguration. Voilà que les résidents se sentent mal, qu’ils respirent avec difficulté. Une commission d’hygiène fait des relevés : trop de gaz carbonique dans le bâtiment, ventilation insuffisante. Ben quoi, ouvrons les fenêtres et l’affaire est réglée ! Il suffit d’ouvrir les fenêtres, oui ? Ben non, on n’ouvre pas les fenêtres, signor Preziosi. Et pourquoi donc on ne les ouvre pas, les fenêtres ? On n’ouvre pas les fenêtres parce qu’il n’y a pas de fenêtres, pardi, l’air conditionné est là pour fournir la bonne dose d’air, les calculs le prouvent, alors les fenêtres, excusez mais on n’en n’a rien à battre, des fenêtres, signor Preziosi. Si les gusses se sentent mal dans le bâtiment, s’ils virent au bleu de nécrose comme un tube de verre sous l’effet du chalumeau c’est qu’ils ne savent pas respirer, voilà. Respirer, ils n’ont qu’à apprendre.

Rue Cantagrel, les résidents ont fini par faire cette chose incroyable, de leur propre initiative : ils ont ouvert des fenêtres dans les murs de verre du bâtiment de Corbu. – Corbu qui a haussé les épaules, tu paries, et qui s’est dit, les dents serrés de rage à fissurer ses mâchoires d’Helvète habitué à mâcher de la branche de sapin : « Les cons, on leur met l’air conditionné, un air bien filtré, débarrassé de ses impuretés et voilà qu’ils te respirent à pleins poumons l’air vicié de Paname, depuis leurs ridicules petites fenêtres découpées au diamant. Ne me parlez plus des hommes. »

La scène te faire rire, à juste l’imaginer : la nuit venue, Rossi s’introduit en douce dans le département compétition de l’usine Ducati, à Borgo Panigale, il monte la GP12 sur un établi puis s’active comme un diable, fébrile, un œil sur la pendule murale qui égrène les heures et qui le rapproche de manière inexorable du lever du jour. Il lui conçoit un cadre, à la GP12, en bon petit mécano, à coups précis de tours de clés et de fraisage à la meuleuse, un vrai cadre avec de bons vieux tubes ou de jolies poutrelles d’aluminium et ci-fait, hop, il te dissimule tout ça sous quelques autocollants publicitaires, Marlboro, Agip, Fiat, les sponsors seront contents, pas de problème. Ça y est, sa Desmocedici a enfin un cadre, il va pouvoir recommencer à en faire un outil démoniaque à gagner course sur course et Preziosi n’y verra que du feu.

Valentino Rossi et la défaite. On n’est pas habitués, forcément. Le gars, des années durant, il gagne tout. Il se permet de prendre des risques, en plus, des risques inutiles. Parce qu’il aime la course. Parce qu’il est né avec un accélérateur à la place du cœur. Tu revois les images, dans ta tête. Les attaques sauvages sur un challenger, jusqu’à le toucher, en dépit de la vitesse inavouable, pneus contre pneus, carénage contre carénage. Tu vois ses cavaliers seuls, lui tout seul et le reste du monde à la traîne, les autres pilotes du plateau à fond de train mais loin, loin, très loin dans son sillage de météore. Tu vois et tu revois les rituels auxquels tu as fini par accorder une authentique aura de sacralité, tant l’homme et la machine font corps, un seul corps, un binôme qui est une osmose, en vérité, même si c’est limite caricatural, avoue-le : Rossi embrasse le nez de sa moto, Rossi s’arrête après une victoire et s’agenouille devant elle, sa machine de guerre, cette moto de combattant qui lui a donné la victoire, tout comme le chevalier médiéval au pied de l’autel et les symboles terrestres de son Dieu. Tu vois et vois de nouveau en souriant les facéties dont le maître de Tavullia t’a régalé des années et des années durant, après chaque victoire, ici balayant la piste pour signifier à ses adversaires qu’il a terminé sa course depuis longtemps, là faisant des burn-out à même la piste et inscrivant à la gomme brûlée, dans un nuage de fumée blanche, le nombre de ses victoires, comme un employé met un coup de tampon sur un document avoir conclu une affaire, que sais-je encore ? Le bouffon, oui, mais le bouffon légitime, celui qui peut tout se permettre, celui qui échappera au ridicule parce que la victoire lave et affranchit l’homme de tous les ridicules.

Au début, on se dit : normal, il rôde l’engin, il le fait à sa main, ce fichu engin mal dégrossi, cette GP12 « preciozique » imparfaite, comme un gladiateur peaufine son armement combat après combat. Puis tu te mets à douter, voilà. C’était couru. À force de perdre Rossi commence à t’intriguer dans le mauvais sens du terme, celui qui te rend perplexe. Tu l’as écouté, hein ? Dès qu’il la ramène, le « doctor » (qui n’est plus le « docteur » de rien du tout, surtout pas des cours de pilotage) trouve immanquablement de bonnes excuses pour perdre. Alors vient l’anamour – tu n’aimes pas, tu ne veux pas aimer – puis de proche en proche et logiquement le désamour – là, tu n’aimes plus. Comment est-ce possible ? Le fait est que tu n’aimes plus, c’est comme l’adieu à cette greluche pour laquelle tu te serais damné, tu lui dis « Ciao Bella ! », tu mets le moteur en route, tu enclenches la première et tu lâches l’embrayage et tu ne te retourneras même pas pour la voir pleurer ton départ, votre séparation, la fin de l’histoire, ces milliers de nuits fiévreuses, vos deux corps emmêlés, vos sueurs frottées l’une contre l’autre, vos fluides échangés à qui mieux mieux, tout ça, ce qu’on appelle le lien. Il y a quatre ans, je sautais sur mon GSX-R malgré le mauvais temps et je filais vers Le Mans. Une journée miraculeuse. La quatrième course de la saison. Rossi n’avait pas encore gagné mais il se tenait en embuscade, dans le classement, il était dans les points, la Yamaha M1, à son poignet, se révélait de plus en plus efficace, course après course. Une fois sur le circuit, je me suis rendu directement à la Courbe Dunlop (on a ses habitudes), je me suis assis sur l’herbe près de la rambarde, j’ai attendu que la course des 125 puis des 250 se passe, sans y trouver beaucoup d’intérêt. Puis le MotoGP. Rossi n’a pas fait un excellent départ mais quelques tours plus tard il était en tête. Tous derrière et lui devant, comme le veut la règle. Il a gagné le grand prix, a pris la tête du championnat, est devenu champion du monde quelques mois plus tard. La norme. Et maintenant, le désamour.

Quand j’étais gamin, je n’aimais pas Giacomo Agostini pour une raison toute simple : il gagnait tout et tout le temps, dimanche après dimanche. En plus, ce diable de Rital courait dans deux cylindrées, en 350 et en 500. Je me disais : ce type n’a aucun mérite, il a la MV, la meilleure machine du plateau. De là, mon énervement. Un type trop gâté par les circonstances. Puis la MV a commencé à ne plus être compétitive, au tournant des années 1970. On passe alors au deux temps, en grosse cylindrée, dans les championnats de vitesse du « Continental Circus », le championnat européen, alors le plus important du monde. Agostini change d’écurie, et va chez Yamaha. Un pari impossible que changer avec succès à la fois de marque et de type de motorisation ? Pas pour Giacomo Agostini, qui devient alors pour moi le « roi Ago » : il gagnait jusqu’alors en quatre temps sur MV ? Il gagne à présent en deux temps sur Yamaha. Il est le plus grand, le plus fort, le plus régulier, le plus absolu. Inutile de lui discuter sa suprématie, et de s’en énerver. Plus fort encore : sur-titré, doté d’un palmarès à jamais inégalable (il restera jusqu’à la fin des temps le plus grand pilote de vitesse moto), il se retire en pleine gloire, sans que personne lui ait ravi sa couronne. Giacomo, sure you’re the Best !

Valentino Rossi ? Ah oui, j’allais oublier. À Jerez de la Frontera, il finira 9ème ou 10ème, de nouveau (peu importe exactement combien), se fera mettre plus d’une seconde au tour par le vainqueur, Casey Stoner, puis, lors de la conférence de débriefing, il recommencera son numéro devenu coutumier depuis qu’il court sur la GP12, son ronronnant train-train de mots stigmatisant des réglages imparfaits et annonçant la venue imminente de nouvelles pièces censées améliorer le comportement de sa moto. Une bouffonnerie, mais triste, celle-ci, triste, ah oui, à vous gâcher l’amour qui vous resterait pour votre idole d’hier, tiens.

Article publié sur cafe-racer.fr

Gloria Mundi pt.2

Vient le lendemain et c’est aujourd’hui. Un autre aujourd’hui, l’aujourd’hui de mon arrivée à Malaga. L’aujourd’hui de la livraison du cabriolet de location qui m’attend à l’arrivée de mon vol d’aujourd’hui (un coupé-cabriolet Peugeot 308, banal mais sans défaut), sur le parking de l’aéroport. Voilà, c’est aujourd’hui, je me suis mis en route et je piétine au ralenti, face à l’embranchement de l’autoroute de la Côte, la fameuse « autovia de la Costa del Sol » andalouse. À droite, Alméria, donc Nerja, ma villégiature. À gauche, Cadix, donc le circuit de Jerez de la Frontera. Donc Valentino Rossi demain, lors de l’épreuve de la course du MotoGP que Rossi va devoir affronter quand demain sera devenu aujourd’hui. Que ferais-tu, lecteur ? J’y vais ?-J’y vais pas ? Je n’ai pas de dés en poche. De toute façon, je n’aime pas que le hasard décide pour moi.

Il y a des aujourd’hui où l’envie ne vient pas. Rien à faire. J’ai beau être à un jet de pierre de Jerez de la Frontera et de son circuit de compétition, je n’irai pas. Je n’ai pas hésité, en vérité. J’aurais pu me dire : Allez mon gros, fais le déplacement pour Stoner, pour Lorenzo, pour Crutchlow, ils sont durs à la tâche, les jeunots, dans l’arène. Au pire vas-y pour les petits Français, pour les soutenir d’un franc Cocorico gaulois, eux qui vont se faire démolir sur la piste, comme d’habitude. Mais non : j’y vais pour Rossi ou je n’y vais pas. Alors je n’y irai pas.

Je n’irai pas à Jerez de la Frontera parce que Rossi est devenu ridicule, depuis deux ans. Méconnaissable. D’abord, il a commencé à perdre. À se faire distancer. À se faire mater. La faute à qui, à quoi ? La faute à sa clavicule, fracturée lors d’une course, il y avait déjà longtemps. Puis la clavicule a été opérée mais Rossi a continué à perdre. La faute à qui ? À la Ducati. La faute à la machine, sa machine pourtant, celle qu’on lui a concoctée sur mesure, pour laquelle une myriade d’ingénieurs ont trimé jour et nuit des mois durant, qui peaufinant l’injection, qui penché sur l’algorithme qui détermine la meilleure courbe d’allumage, qui allant jusqu’à concevoir ce bijou ultime, une moto révolutionnaire dénuée de cadre, la Desmocedici GP12, bourrée de carbone et de matériaux composites de dernière génération, la douzième d’une glorieuse lignée de monstres mécaniques. La faute à qui ? À la machine, oui, à-la-machine-mais-pas-à-Rossi, cette furia indomptable que lui-même, Rossi, prenant le relais des ingénieurs bolognais, a peaufinée pourtant qui plus est course après course, en fameux metteur au point qu’il est, clame-t-on.

La faute à la machine, maintenant. Faut-il y croire ? Il y a quelques années de cela, Casey Stoner a mené Ducati au titre suprême, avec une Desmocedici, lui aussi. Inconduisible, la Ducati ? C’est en tout cas ce que serine Valentino depuis un an après chacune de ses courses, toutes ratées, au moment de la conférence de débriefing. Jamais le bon réglage. Jamais la bonne évolution. Sa Ducati ne sait pas tourner Ou si elle sait tourner, c’est pour se dérober du train arrière. Freine-t-elle ? Oui – le contraire serait étonnant : système Brembo-carbone. Mais elle freine mal, elle pique du naseau trop vite, glisse, s’écroule piteusement sur le flanc, comme une vache folle. A-t-elle au moins assez de puissance ? Oui, oui, pas de problème. Mais que te dit Rossi ? La puissance du moteur V4 est mal distribuée, trop en bas, impossible de bien négocier les sorties de virage, la machine cabre en tournant.

Alors quoi, Ducati ne saurait plus faire de motos de compétition, malgré sa flopée de titres de World Champion en catégorie « Superbike » ? Rien ne serait à sauver sur la GP12, rien de rien ? Non, rien de rien de rien et encore rien, te bassine le Rossi après chaque nouvelle course à son guidon, chaque nouvelle course qu’il finit sans atteindre jamais le podium, parfois perdu parmi les trainards sur l’anneau, comme un amateur, un petit-mec, un pas-de-couilles. Freine mal, ne tient pas la route, distribue mal sa puissance. Un avantage tout de même ? Oui, la GP12 fait un beau bruit, ah mais ! Elle hurle comme une chouette qui aurait décidé d’hululer quatre octaves au-dessus de son registre ordinaire de chant ! L’apanage de son moteur V 4 à 90° au calage de distribution complexe, un secret de fabrication bolognais. Pas de quoi être fier, cela dit. Mieux vaudrait qu’elle sache rouler, quitte à émettre un bruit de Kalachnikov ou de tuberculeux à l’agonie, cette foutue GP12. Oui, sache-le, lecteur (mais Valentino te l’a déjà fait savoir, je crois bien) : c’est là toute l’erreur, ce calage à 90 °, le moteur hulule bien, d’accord, mais n’empêche, il est trop long. Quelques millimètres de trop, de quoi grever la motricité de la moto en obligeant à raccourcir son bras oscillant. On n’en sort pas ? Soit, mais la musique est bonne, du moins. Toujours ça de pris. L’Italie est le pays du bel canto, pas vrai, maintenir vives les traditions, c’est déjà bien, non ?

Le bel canto, entre nous, je n’en ai rien à foutre. À l’opéra, d’accord. Quand Pavarotti te barrit le Touvère de Verdi, je veux bien. Mais sur l’asphalte des pistes de compétition, non. Quand s’élève la clameur assourdissante des 800 ou des 1000 quatre-temps de plus de 250 cv l’unité mécanique, non, cent fois non ! Chantez votre partitions, pistons et soupapes ! Que crèvent Monteverdi, Rossini et tous les beugleurs raffinés de la Péninsule ! À chaque périmètre sacré ses musiques bien à lui, vive la ségrégation sonore !

Entendre la Ducati GP12 hululer dans le style precioso, la voir concourir pour The Voice, allez. Je me laisserai fléchir, le cas échéant. Si du moins la diva de Borgo Panigale rejoint le chemin des podiums avec son chevalier de Tavulia. C’est tout ce que je demande : la victoire totale. Rien de moins, rien de plus. Pourquoi ? Parce que je suis un Européen, tiens. Parce que je suis un Européen et, comme tel, parce que je suis dans le même mouvement des affects un fanatique de l’Italie. L’Italie ? Tu n’as pas vécu si tu n’as pas posé les pieds sur son sol, pas projeté les yeux sur ses beautés, pas goûté de tous tes sens ses mille et un sortilèges. En 2011, Rossi, qui a quitté Yamaha où il a brillé comme un astre (il a apporté au Japonais plusieurs titres de champion du monde pilote et constructeur), passe chez les « rouges », les Bolognais de Borgo Panigale. Comme tout le monde ou à peu près en Europe, j’attendais ce moment depuis longtemps. Avec jouissance. Un génie du pilotage italien sur une machine italienne, le tout combiné comme un tandem gagnant : de quoi flatter mon ego d’Européen militant. J’aime l’Europe, je n’y peux rien. Certes j’aime aussi l’Afrique, l’Asie, l’Amérique, l’Océanie, l’Antarctique, j’ai traîné mes guêtres dans tous ces coins du monde maintes et maintes fois, en touriste, en baroudeur, pour le boulot, j’y ai souvent été heureux mais bon, c’est l’Europe que je préfère, amici. Le Vieux continent, dit-on. Le continent ringard. Par extension, le continent des ringards. Moi, toi, oui toi, lecteur, si d’aventure tu crèches bien en terre d’Europie : un ringard, un tricard, un loser du monde globalisé, voilà ce que tu serais devenu, paraît-il. Ah bon ? Vieux continent… La première moto de l’histoire du cycle, la première voiture, l’invention de l’aviation et du radar, la surgénération nucléaire, le Concorde, le TGV et la fusée Ariane, la culture du luxe absolu… L’Europie, c’est bien tout ça en bloc, non, et bien d’autres choses qui en valent la peine. Le cassoulet, les Beatles, la démocratie, la machine à vapeur de Mister Wat et le moteur à quatre temps de monsieur Beau de Rochas. Don Quichotte. Robinson Crusoé. Le béton ancien et le béton nouveau. Vous en voulez encore ? Vieille par l’Histoire, d’accord, l’Europie – l’homme de Neandertal, cent mille ans, et celui de Cro Magnon, avec ses splendeurs artistiques, à Lascaux. Mais inventive aussi, ah ça pour sûr, et pas si déclassée, non mais. Ne parle même pas de la qualité de vie, de la tendresse europienne, de la douceur du continent… Vivre à Shanghai ? À Lima ? À Dubaï ? À Bamako ? À Bangkok ? À Dallas ? Je connais un peu, j’ai donné, merci. Pas trop long s’il vous plaît, le séjour vital. Rendez-moi l’Europie sans trop tarder. Les Alpes et la Méditerranée. Les Mercedes AMG et la morue séchée. Les Parisiennes et Piccadilly Circus. La place centrale de Cracovie et les churros huileux de la foire du Trône. Alors Rossi ET la Ducati, tant qu’à faire. Une démonstration de brio europienne, je veux.

Article publié sur cafe-recer.fr

Gloria Mundi pt. 1

« Ainsi passe la gloire du Monde ». J’avais cette formule en tête lorsque j’ai béquillé la BMW, non loin de Rouen – de chez moi, donc -, sur l’autoroute A13. Fatigué de rouler depuis Paris, aussi. Plus l’envie d’un café, avant de reprendre la route.

Le lendemain, je partirais pour l’Andalousie prendre un peu de repos. J’irais à Cordoue, à Grenade, à Ronda. Un cabriolet m’attendrait à l’aéroport de Malaga, dans le parking de location. Mon camp de base : un appartement à Nerja, sur la côte méditerranéenne, face au Maghreb, de type pied-à-terre. À partir de demain, de balade routière en visite de monuments, je réviserais l’histoire de ce coin d’Europe que j’affectionne, l’ancienne Andalous des Maures. La terre on s’est achevée la Reconquista et où sont nés à deux siècles de distance de temps la corrida et Pablo Picasso.

La boutique de l’arrêt d’autoroute avait des airs de vendredi après-midi. Début de week-end. Il y a du monde, de l’agitation, empressement et nonchalance jumelées. Les nomades que génère dans ces parages autoroutiers le week-end commençant ont la même apparence stéréotypée. Des Parisiens plutôt fortunés, venus des quartiers ouest, des Neuilly-Passy-Saint-Germain en route pour leurs résidences secondaires de Deauville ou Cabourg. Les mêmes voitures, de marque majoritairement allemandes. Pour les hommes, toujours bien mis, d’une élégance discrète, le même blanchiment des tempes et les mêmes blousons de vachette marron. Pour les femmes, les mêmes coiffures blondes, les mêmes sacs Vuitton, pas mal de quincaillerie dorée en guise de bijouterie, des dents blanches et rangées signalant une culture radicale de l’implant dentaire. Des fesses un peu lourdes, aussi (je ne puis regarder une femme sans la déshabiller mentalement) mais c’est normal. À peine si l’on est au début du mois de mai. Bientôt la reprise des régimes alimentaires, les séances frénétiques de fitness. Tout sera dans l’ordre en juillet. Triomphe étésien, garanti, du slim, défaite concomitante de la peau d’orange et du bourrelet graisseux.

Je dirai une autre fois pourquoi je n’aime pas toujours mes semblables, moi qui ne m’aime pas toujours non plus (pas souvent, en vérité). Pour l’instant, c’est autre chose que j’ai en tête, cette maxime latine prononcée lors de la passation du pouvoir pontifical chez les catholiques, lorsqu’un pape place de son prédécesseur mort – « Sic transit gloria Mundi ».

Pourquoi ai-je en tête cette maxime ? Demain, j’ai la possibilité, à la descente de l’avion, de prendre la route pour Jerez de la Frontera, non loin de Cadix. Il s’y déroule la deuxième épreuve du MotoGP de la saison 2012, qui commence tout juste. La première épreuve, voici trois semaines, à eu lieu au Qatar. J’étais à La Rochelle, alors, chez mon père, en famille, quand elle a consacré l’événement qui fait monter en ce moment à mon cerveau ce sentiment désagréable d’un état de gloire du Monde qui se débine, tout d’un coup, le sentiment de la fin de quelque chose. Avec l’un de mes frères, motard comme moi, qui roule, lui, en Ducati Diavel. Le championnat de vitesse moto ? L’un et l’autre, sans nous passer le mot, nous avons fait comme si rien d’important n’advenait en ce dimanche dans l’univers du motocyclisme international. L’ouverture du MotoGP à Doha ? Ah non, pas au courant. Faux, bien sûr.

L’air de rien, à l’extrême fin de la journée (pour cause de chaleur, le grand prix du Qatar se dispute le soir venu), nous nous sommes enquis des résultats de la compétition, que nous avions pressentis. Valentino Rossi, sur Ducati, avait fini 9ème, ou 10ème. Tout ce qui nous intéresse, l’un et l’autre, dans la course moto ? Rossi, l’Italien, le gamin de Tavulia devenu en quinze années le génie absolu de la course de vitesse sur deux roues. Le reste ? Les autres compétiteurs ? Non, pas vraiment. Ou si, peut-être : la mécanique et les moteurs, la sophistication technique des motos de course. Rossi, donc. Sur un air de fin de règne, dès la première épreuve du championnat de vitesse 2012.

Finir comme ça, dans le peloton, comme un pilote anonyme. 9ème ou 10ème, Quelle importance. Autant dire qu’il avait foiré sa course, oui. À plus de trente secondes du vainqueur, qui plus est, l’australien Casey Stoner. Vingt cinq tours de piste, plus d’une seconde perdue chaque tour – la bérézina. Mon frère comme moi n’avons rien dit, un silence qui vaut son pesant de matière oxymorique. Tout aussi bien, l’on aurait pu débiter ce que voici, en canon : nouvelle saison de merde pour l’Italien, Rossi ne vaut plus un clou, neuf fois champion du monde, plus de cent victoires en grands prix, le pistard le plus titré depuis des lustres, un chic type en plus à ce qu’il paraît, rigolard, devenu une idole majeure du monde contemporain et puis rien. Exit, le seul pilote dont les résultats nous importent de près ou de loin. Et exit avec sa défaite la grandeur de notre monde à nous, le monde des machines à deux roues et moteur, le monde des passions qu’elles impliquent, ces foutues machines appelées « motos » dans le langage courant. Lecteur, essaie de te figurer cette donnée, qui te fera désescalader d’un seul coup tous les échelons de l’admiration que tu auras pu former comme moi pour le petit génie italien de Tavulia : à l’arrivée du grand prix de Doha, plus d’un kilomètre de distance sépare la roue avant de sa Ducati de la roue arrière de la Honda de Stoner, le vainqueur. Plus d’un kilomètre. Il est où, Rossi ? Chagrin immense, colère rentrée. Envie de mourir peut-être pas mais pour sûr de la rage, teintée d’incompréhension.

Je n’adore personne. Je me méfie des enthousiasmes, des engagements exaltés, des engouements. Rossi, je m’en tape ou peu s’en faut, à dire vrai : je ne vis pars avec lui, ni par lui. Un pilote brillant, oui. Mais comme il existe des footballeurs brillants, des nageuses brillantes, des intellectuels brillants, des rockers brillants, des chanteuses de variété brillantes, pareillement. Je m’en tape, en effet. Aucun poster de lui dans ma chambre ou dans mon garage – j’ai passé l’âge, à cinquante ans bien frappés. Pas d’adhésion à son fan club. Pas de moto badgée du mythique numéro « 46 », celui que Rossi ne quitte plus depuis ses débuts, voici quinze ans. Pas non plus de moto décorée avec ses couleurs fétiches, le jaune et le noir. Alors quoi ?

C’est un repère, disons, ce gars-là. Grâce à lui, on sait que la moto existe, qu’il y a des championnats motorisés autres que la Formule 1 ou le Nascar. Grâce à lui, on peut mettre une bonne gueule sur nos tronches de motards casqués, heaumés que nous sommes dans nos intégraux, des sans-visage : le type a une bouille sympathique, il sourit souvent, il a fini par incarner l’archétype du motard que l’on n’est peut-être pas mais auquel on ne répugne pas à s’identifier. Modeste mais pas trop. Correct mais facétieux. Pondéré mais grande gueule. Fairplay mais un vrai tueur sur la piste. Le gars qui t’en impose par l’humanité, si tu vois ce que je veux dire. Pas le surhomme, non. Pas le minable ou le quasi minable qui se frotte au sommet à force d’efforts démesurés, et qui t’inspire en vérité de la pitié, plus que de l’admiration ou du fanatisme. Voilà, l’humain normal bon gestionnaire de sa capacité à l’excellence.

Je me suis demandé : j’y vais ou pas, à Jerez, demain ? Le Rossi, je vais le voir en action ou pas ? Deux heures d’« autovia » de l’aéroport de Malaga au circuit et nous y voilà. Je suis là, Valentino, anonyme parmi les cent cinquante mille anonymes venus jusqu’au circuit de Jerez de la Frontera voir les courses mais présent pour toi, rien que pour toi. Mon héros somme toute, j’avoue. Je n’aime pas les engouements mais des engouements, j’en forme tout de même, parfois je me laisse emporter par la clameur, je crie avec ceux qui crie, j’imagine que dans une guerre décrétée juste je tuerais aussi avec ceux qui tuent, personne n’est parfait. C’est normal, l’engouement, après tout. Surtout pour ceux qui n’en abusent pas, comme moi, qui n’en font pas un ordinaire de leur vie, ce tout-venant de l’émotion qui surabonde, qui déchaîne tout et t’interdit de te connaître faute que tu puisses connaître la paix de toi, l’état normal de soi.

Je bois ce café dont j’avais envie, en m’arrêtant, il y a dix petites minutes. Ci fait je remonte sur la BMW, une K1200S que j’aime bien, pour l’essentiel. Le genre de machine plutôt rapide. 170 CV, près de 300 km/h en vitesse de pointe, les 400 mètres départ arrêtés avalés en moins de 11 secondes. Des performances, disons, élevées, surtout sur route ouverte, au milieu des chicanes mobiles que forment automobiles, camions et autres camping cars, tous membres boursouflés de la peuplade des escargots roulants. Contact, pression sur le bouton du démarreur, feulement de la mécanique, un peu sifflante, un peu castrée si l’on en réfère au seul bruit de l’échappement, mesuré. J’avise la sortie de la bretelle d’autoroute, en espérant la présence sur la chaussée, lorsque je bondirai sur l’A13, de quelque Porsche ou de quelque grosse berline surpuissante. Dans ce but bien compris : accélérer à sa hauteur, la remonter, lui mettre en trois-quatre secondes quelques dizaines de mètres dans la vue, comme une comète dépassant un paquebot. Non, pas de bagnole superlative. Qu’à cela ne tienne. J’accélère, en avisant du regard, quelques centaines de mètres devant moi, le premier pont autoroutier sous lequel je vais passer dans un instant. Si l’accélération se passe correctement, je franchirai la ligne du pont à 260 km/h compteur. Go !!!

Dans ma tête, cette espérance : que dimanche, d’ici deux petits jours, à Jerez, Rossi s’envole lui aussi, à une vitesse déraisonnable, et qu’il gagne, qu’il gagne, qu’il gagne !

Article publié sur cafe-racer.fr


© Ali Kazma, mai 2012


La moto. Une machine, certes, mais beaucoup plus.

Une machine existentielle.

La moto est l’outil essentiel d’un sensualisme total : elle renvoie à quelque chose de viscéral, d’animal, de brut. Elle est l’objet transitionnel par excellence, le joint qui permet la création d’une communauté universelle (le “Bikeland”), un vecteur de solidarité à nul autre pareil, favorisant à la fois accomplissement de soi, corporel et solitaire, et relation à l’autre.

La moto est un vecteur de culture, de culture de l’éternel présent. C’est un instrument de jouissance, d’endurance, de souffrance consentie, au sein de TAZ (“zones d’autonomie temporaire”) toujours mouvantes et sans cesse redéfinies : la route, le bivouac, la fête barbare, le cercle amical. L’art, à qui rien n’échappe, s’empare très tôt du cheval de fer, pour ne plus lâcher, et de ce qu’il véhicule de mythes, de sensualité, d’occasions de représentations, sur tous les modes.

La moto : une machine particulière, paradigmatique du rapport que l’homme peut établir avec la machine. Un rapport créatif, sensuel, érotique, expérimental, physique, transcendantal, guerrier, onirique, musical. Un rapport qui crée l’homme autant qu’il crée la machine ; un rapport viril, si tant est que la virilité se définit toujours à l’intérieur de groupes d’hommes.

Selon Franco La Cecla, anthropologue de la masculinité et motard lui-même : « Sur la moto il y a un surhomme comme sur un cheval il y avait un cavalier, un être différent des autres, plus viril et plus noble, plus dangereux et plus puissant. Il y a dans les habits du motard quelque chose qui rappelle le plongeur sous-marin, le pompier, le cosmonaute : son corps est transformé par une cuirasse qui évoque l’épreuve constante, quand elle ne renvoie pas à la bataille elle-même. »
« Sur la moto, l’homme met en scène sa propre virilité, il tient la machine “entre ses jambes“ comme une prothèse – un centaure symbolisant une sexualité directe et primitive, une capacité dionysiaque à prendre et à donner, à transformer en puissance ce qui semble pourtant avoir été donné. Se manifeste alors de concert l’empreinte féminine en l’homme : l’homme sur la selle veut être regardé, désiré, jalousé, il se plaît à se mirer y compris dans son propre regard, tout comme une femme. Les motards pratiquent ainsi d’antiques rites hérités du passé dont ils se servent pour exalter leur propre existence et la sauver de la dangereuse banalité du quotidien et de l’ennui né de ses routines. La moto ? Un résidu de l’antiquité, instrument ancestral comme tout instrument qui nous pousse à mettre en danger notre propre vie, aux limites de l’expérimentation des possibles. »

La moto – la machine – est l’outil essentiel d’un sensualisme total. Elle renvoie à quelque chose de viscéral, d’animal, de brut ; elle permet une fusion érotique qui m’interdit d’en parler de loin.

Que la moto évoque avec nostalgie notre vie d’adolescent des années 1960 ne change rien à l’intérêt de cette exposition : les fondamentaux du désir, de la masculinité et de la vie, eux, n’ont pas d’époque.

L’expérience corpopoétique

La moto permet de vivre une expérience du corps vivant qui se construit comme corps, s’éprouve comme corps, meurt comme corps, avec la moto, véhicule notoirement propice à élaborer, chez le biker, son être, et ses représentations. Cette expérience déborde le domaine intime. Je lui ai donné le nom de « corpopoétique ». Par ce néologisme, je veux signifier la vie envisagée comme création de tous les instants, comme instance poétique – « poiesis », en grec, la création –, comme poème existentiel déployé de façon volontariste sur la scène du monde, instant après instant, en dépit des programmes, en dépit de la fatalité, en dépit de la soumission aux conditionnements à quoi condamne toute vie. Une création de soi que la moto précipite, encourage, élabore. Cette création de soi – au-delà de la possession, ou non, d’une moto – sera l’un des éléments clés de l’exposition.

Je conçois la moto comme un objet philosophique autant que technique, de type « projectile humanisé ». L’objet dit « projectile », c’est la hache que le bûcheron met au bout de son bras pour couper le bois. Un « projectile humanisé » c’est, plus efficient encore, un super-membre complémentaire, un bras, une jambe, un sexe, une entité cérébrale complémentaires.

Les machines sont toujours comme un élément manquant de notre corps humain : complément tactique et tactile grâce auquel notre corps va mieux construire, tout en se mouvant dans l’espace, sa « vérité » – une vérité qui génère le sentiment d’exister en plénitude, tout doute aboli quant à la légitimité de notre condition humaine, comme de notre situation en ce monde.

 L’expérience musicale

Pas de relation à une machine, à une moto, qui ne passe par son bruit, essentiel – par sa musique. Ce bruit, cette musique créent un lien organique entre la moto proprement dite, la machine instrument, et moi-même, l’instrumentiste conducteur. Le bruit renforce le lien entre la moto et l’homme par une sonorisation double : sonorisation du monde ; sonorisation de soi, aussi, corpopoétique. Le bruit de la moto constitue un élément de mon propre corps. Mon pouls bat au rythme du moteur, lent quand je flâne au guidon, nerveux lorsque les régimes moteur s’envolent. Le siège du bruit de ma moto n’est pas d’abord dans mon oreille mais dans mon ventre, sous le nombril. Comme une respiration sonore qui doublerait celle des poumons, qui se chargent de l’air dont j’ai besoin pour respirer : un organe vibratile vissé entre mon foie, à droite, et ma vessie, en surplomb du sexe.
En termes de production sonore, rien n’est plus souverain que le bruit d’une horde motocycliste. Plongez-vous dans une manifestation de motards, au beau milieu de milliers de machines remontant une avenue à basse vitesse. La procession même du bruit. Il y a là, majoritaire, le roulement sonore des motos tournant au régime correspondant à la petite vitesse, un régime bas et sourd comme la basse continue ouvrant L’Or du Rhin de Richard Wagner, évocation, dans ce premier moment de la Tétralogie, du tumulte du grand fleuve européen. Il y a aussi ce hurlement saccadé né des violents coups de gaz que donnent les bikers excités. Grâce à eux, l’aigu se fait entendre par vagues brèves, il part à l’assaut de la ville environnante comme une modulation irrégulière, succession désordonnée de crêtes sonores. Enfin, le bruit stupéfiant de la rupture. Accélérez à fond dans le vide, au point mort, sur une moto récente. Le régime moteur monte dans un vacarme de plus en plus assourdissant jusqu’à ce moment brutal, la coupure nette, par l’allumage électronique, de l’ascension de la mécanique vers les régimes de rotation physiquement interdits, dont la fréquentation induit la casse. Maintenez cependant l’accélérateur à fond, et le régime de rotation du moteur aussi haut que possible, histoire de provoquer cette coupure à répétition. L’échappement, alors, jappe, de façon répétitive. Bref silence étouffé, explosion, bref silence étouffé, explosion, bref silence étouffé, explosion. L’intromission d’une rythmique majeure dans le grand concert du bruit motocycliste. Pour le motard amoureux des sons, le tunnel est l’antre de jouissance par excellence. Le lieu même, diraient les théologiens, de la consubstantiation, de la fusion sacrale corps-son. Bruit, moto, corps, tous trois mariés en trinité par la compression de l’air, ourlent l’émotion dans son maximum, jusqu’aux béatitudes sensibles. Le biker qui roule à pleine vitesse dans ce boyau est un bienheureux du tympan. Il y joue de l’échappement comme d’autres, dans les textes sacrés, de la trompette céleste, avec ce sentiment transcendant, écrire la symphonie de la route.

Selon François Cassingena-Trevedy : « la symphonie fantastique reprend son tempo d’allégresse, jusqu’à cet instant où le pilote et la moto, ne formant plus qu’ “un seul corps“, connaissent la pure extase de l’espace : un hymne à la joie. »

L’expérience transcendantale

Selon le même François Cassingena-Trevedy, « La moto ne fait pas seulement partie de notre environnement, de nos circulations, de nos rêves : portant le double caractère que Rudolph Otto reconnaissait au sacré – fascinant et redoutable (fascinosum et tremendum) –, elle est hautement emblématique d’un certain être-au-monde : c’est en réalité toute une métaphysique qui s’exhibe dans ce catalyseur puissant de la modernité. … Une vraie philosophie de la moto, une esthétique, une théologie, si j’ose dire, s’il est vrai, selon les termes d’un proverbe cité en exergue du livre de Paul Ardenne, Moto, notre amour, que “Dieu est une 1000 Vincent Black Shadow“ ».

« Qu’il nous soit permis d’ajouter à la mystique de “l’excentrement productif, à ce moment de vie où l’absolu se fait valeur ordinaire, et nous rend héroïques et fiers, quoique simplement humains“, ou plutôt de prolonger vers d’autres horizons la trajectoire du bolide : “Oubliant tout ce qui est derrière moi, dit saint Paul, je vais droit de l’avant, tendu de tout mon être“ (Ph 3, 13). Position du motard, n’est-ce pas ? Et si, loin de toute récupération, la moto, comme d’autres “tentatives“ modernes (au sens le plus sérieux du terme), dignes de la plus profonde estime, était elle aussi une parabole ? »

La Moto, parabole de l’être au monde sous toutes ses formes.